( En réf. à l'épisode 15, saison 1 de "Millennium" )
La Grande Mère
peut prendre l'apparence d'une sorcière.
<< A son niveau le plus primitif, que ce soit chez les habitants incultes d'un pays arriéré ou chez les gens en apparence civilisés et développés de l'Occident, l'amour de la
mère pour son enfant est une réaction inconsciente et instinctive. Elle n'est pas encore une véritable relation avec la descendance, composée d'êtres indépendants, elle est plutôt basée sur
l'identification; la mère réagit à l'égard de son petit comme s'il était encore une partie de son propre corps, comme c'était le cas durant la grossesse. L'enfant est une partie de son être qui
doit être aimée comme elle s'aime elle-même et dont elle dispose à son gré. Cette identification instinctive constitue la racine de l'amour maternel, encore que celui-ci puisse être grandement
modifié. Chez les animaux et les primitifs, aucune loi ne protège les petits, ils sont soignés et nourris, ou au contraire négligés et maltraités, selon que l'instinct inconscient de la mère en
décide. Si le nourrisson lui semble de trop, elle le tue ou l'abandonne, exactement comme en d'autres circonstances elle sacrifie son propre bien-être, peut-être même sa vie pour le protéger.
C'est pour cette raison que la figure archétypique de la mère apparait dans les mythes et les sculptures les plus primitives comme immense, toute puissante et écrasante, et c'est pourquoi
les rituels qui s'y rapportent ne visaient pas à obtenir son amour, mais plutôt à l'apaiser. Dans ces mythes, la mère est représentée sous un aspect barbare ou bestial, très choquant pour les
peuples civilisés. Cependant, il n'est pas rare de nos jours, et chez les peuples chrétiens, d'entendre parler d'enfants qui sont abandonnés ou même tués par des
mères désespérées. La connaissance du côté sombre des histoires familiales révèle que l'enfant "indésiré" n'est nullement une rareté, même si son bien-être physique et
matériel fait l'objet d'une scrupuleuse attention. Dans les rêves de cette catégorie d'enfants, ou des hommes et des femmes qu'ils deviennent par la suite, on peut trouver des traces de la mère
archétypique barbare, car elle a exercé une beaucoup plus grande influence sur leur développement psychique que l'attitude extérieure de leur mère réelle, dont la sollicitude pour leur santé
et leur bonheur n'était que superficielle.
Cette situation sera éclairée par l'histoire d'un artiste d'une grande sensibilité dont toute la vie avait pris une mauvaise direction sous l'influence de la crainte et de l'amertume. Ces
sentiments négatifs étaient dirigés contre sa mère morte, contre sa soeur ainée et contre l'Eglise catholique. Il sentait que sa soeur et l'Eglise ( Mater Ecclesia
) cherchaient toutes deux à le dominer, à l'étrangler, à le détruire. Au cours de son analyse, il se rappela avec une grande émotion un incident qui s'était passé lorsqu'il avait six
ou sept ans. Il jouait près de sa maison, sur un terrain vague, où on lui défendait d'aller, parce qu'il était fréquenté par des vagabonds de la ville; mais comme tous les garçons, il y était
attiré par l'atmosphère d'étrangeté et d'aventure qui y régnait. Un jour qu'il venait de s'y glisser par un trou de la palissade, il vit deux policiers qui traversaient le terrain, et dont l'un
portait un paquet. Le garçon se cacha derrière un buisson, tandis que, de l'autre côté, les hommes ouvraient le paquet, et l'enfant vit, à sa grande horreur, qu'il contenait le cadavre d'un
nouveau-né. Instinctivement, il comprit que ce nourrisson, avait été "indésiré" par sa mère. A ce moment, son inconscient entra en jeu, il sentit que sa propre mère avait, elle aussi, désiré
le rejeter, mais qu'elle en avait été empêchée, ce qui expliquait sa malveillance habituelle. En outre, il il comprit que sa soeur, qui connaissait le désir secret de sa mère, n'attendait
qu'une occasion de le réaliser. Naturellement, il n'osa pas raconter ce qu'il avait vu; mais bien qu'avec le temps ce souvenir se fût effacé de sa mémoire, la vision de la mère
inhumaine l'accompagna et exerça sur lui une influence dominante pour le reste de ses jours.
Si une expérience de cette nature n'est pas réellement vécue, de façon a consteller l'image archétypique inconsciente, elle peut néanmoins apparaitre dans les rêves, particulièrement au
moment où le sujet qui devrait se risquer à entreprendre une chose nouvelle est retenue par un besoin infantile d'encouragement ou de sympathie. Dans ces moments-là, il rêve peut-être d'une
vieille femme semblable à une sorcière, qui tue et dévore de petits animaux transformés en petits enfants. Sa propre volonté de vivre est dévorée par la mère archétypique, image de l'obsession
dont il n'a pas su se libérer.>>
Esther Harding, "La réalité de l'âme"
(1947)